La France ne mettra pas en place une interdiction d’exporter des grumes

La France ne mettra pas en place une interdiction d’exporter des grumes

Nicolas Douzain-Didier, délégué général de la Fédération Nationale du Bois.

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, il reste environ 1 000 scieries en France. Dans dix ans, tout laisse à penser qu’on en aura la moitié…

Les exports de grumes de chêne ont battu des records cet été. Pensez-vous que cette situation va perdurer ? Que faudrait-il faire pour les freiner ?

Pour les prochains mois, il n’y a pas de signaux nous indiquant d’accalmie, compte tenu des acheteurs présents aux ventes de bois qui sont surtout des traders. On était déjà sur un haut niveau d’exportation de l’ordre de 30% et cela va continuer à progresser. Dans ce contexte, les scieries entament les ventes d’automne inquiètes. La nouveauté est que les pouvoirs publics se sont penchés sur la question et ont essayé de rendre plus complexe les exportations en mettant en œuvre certaines mesures telles que la réglementation phytosanitaire ou la contractualisation des ventes.

«Le problème n’est pas l’exportation de grumes mais les excès liés à l’exportation!»

Ce phénomène peut-il s’étendre à d’autres essences, et notamment aux bois résineux ?

Cette année, il s’est exporté plus de grumes de résineux que de chêne, et pas uniquement des bois scolytés. À l’échelle mondiale, pour lutter contre la spéculation autour des approvisionnements, les chinois ont baissé leurs importations de sciages et augmenté leurs importations de grumes! Et à ce jeu, la France comme le reste de l’Europe sont des proies faciles. Résultat, tout le bois qui part aujourd’hui vers la Chine va forcément manquer dans nos scieries demain.

De nombreux pays mettent en place des interdictions quant à l’export des grumes. Pourquoi pas la France ?

Le problème n’est pas l’exportation en elle-même mais les excès liés à l’exportation. La France ne mettra pas en place une interdiction d’exporter des grumes. Si cela doit arriver, ça se passera à l’échelle communautaire. Mais il existe des solutions alternatives, à l’image des quotas défendus par la FNB. Dès que l’on dépasse un certain volume, il faut savoir dire stop! La nouveauté, cette année, c’est que la France a sollicité une clause de sauvegarde et beaucoup de discussions sont actuellement en cours à Bruxelles. On ne va pas condamner la souveraineté industrielle de la filière pour quelques traders mais plutôt rechercher l’intérêt général de la filière d’un point de vue écologique, économique et social. Si les scieries n’ont pas de bois, les clients n’auront rien. La sécurité des approvisionnements est la condition préalable à la modernisation des outils industriels de la première transformation.

Que pensez-vous de la flambée du cours de certains produits bois depuis le Covid ? Cela va-t-il se calmer au cours des prochains mois ?

L’augmentation des cours du bois est un phénomène exogène qui est venu du bois d’importation et dont les USA sont le patient zéro. L’accalmie viendra elle aussi du bois d’importation. Elle a d’ailleurs débuté cet été et l’on entre progressivement dans une phase d’atterrissage avec plusieurs signaux encourageants: les prix du lamellé-collé commencent à baisser en Allemagne, la bourse aux USA est revenue à son niveau d’origine. On assiste donc à une décrue progressive. La RE 2020 prévoit un bel avenir pour la construction bois.

De très gros investissements sont prévus dans le secteur de la 1re transformation.

Comment la première transformation se prépare-t-elle pour répondre à une demande croissante ? Sera-elle au rendez-vous des attentes gouvernementales ?

D’ici l’entrée en vigueur de la RE 2020 dans quelques mois, les phénomènes conjecturaux de hausse des prix vont s’apaiser et l’on va revenir à la vie courante. Il est vrai que la RE 2020 représente un vrai virage pour la construction bois mais sa montée en puissance sera très progressive. De très gros investissements dans le secteur de la première transformation vont être enclenchés rapidement par les scieurs afin d’augmenter leur capacité de sciage et de monter en gamme vers des produits de deuxième transformation. Une grosse vague d’investissements est d’ailleurs déjà en route avec l’accompagnement des pouvoirs publics. Tous les grands groupes sont concernés. Le CLT et le BMA vont notamment continuer de se développer. La dynamique est lancée et la filière bois sera au rendez-vous en termes de volumes. Le souci qui va se poser concernera plus la valorisation des connexes supplémentaires générés par une augmentation des volumes et pour lesquels il faudra trouver de nouveaux débouchés.

Comment mieux adapter la forêt française aux besoins du marché davantage tournés vers les bois résineux ?

Il y a un mythe qui circule selon lequel on a plus de feuillus que de résineux. C’est un regard paysan. Si l’on réfléchit au niveau industriel, en termes de mètres cubes produits et non plus en hectares, la réserve de bois est plus importante en résineux qu’en feuillus. On en a sous le pied ! Ce qui est de bon augure puisque 90% de la demande porte sur le résineux. Aujourd’hui, il faut surtout se concentrer sur le renouvellement forestier, l’expansion des résineux et surtout la plantation qui représente une excellente pompe à carbone et les meilleurs revenus pour les propriétaires forestiers.

Chaque année, de nombreuses scieries ferment du fait de la concentration du marché. Combien de scieries restera-t-il en France à l’horizon 2030 ?

Aujourd’hui, il reste environ 1 000 scieries en France. Dans dix ans, tout laisse à penser qu’on en aura la moitié, sachant qu’on perd environ 50 scieries par an du fait de problèmes de succession, de mise aux normes… On espère qu’il en restera un maximum mais il est certain que le marché tend vers la concentration. Dans le bordelais, il y a un proverbe qui dit «plus les barriques sont grosses, plus il y a de place entre les barriques ». Ce qui laisse de la place aux petites scieries de service entre les grosses scieries, mais qui menace les scieries de taille intermédiaire.

Comment imaginez-vous la filière bois dans dix ans ? La première transformation sera-t-elle davantage structurée, industrialisée ?

Dix ans, c’est demain et la filière bois change très vite. La course à la compétitivité va s’accélérer dans les mois et les années à venir. Le scieur français, même le plus gros, devra aussi faire face à la course aux investissements au niveau européen. Il y a 15 ans, 70% des scieries ne faisaient que scier du bois. Maintenant, il faut apporter autre chose. On s’oriente vers l’intégration d’activités complémentaires telles que la 2e transformation, le négoce, la vente de granulés… À l’avenir, nous entrerons dans un système de bioéconomie où l’accès à la matière première par la scierie sera un point central. Il y aura aussi une grosse recomposition de l’amont de la filière avec un raccourcissement des schémas industriels. La construction bois devrait, elle aussi, largement se développer, avec un très fort essor de la construction hors-site.

Propos recueillis par Adèle Cazier