Une crise mondiale inédite

Une crise mondiale inédite

Difficultés d’approvisionnement, prix qui s’envolent, manque de visibilité quant à l’avenir, pénurie sur certains produits… depuis le début de la pandémie de Covid-19, la filière bois est confrontée à une crise sans précédent qui affecte l’économie mondiale. Du Brésil au Canada en passant par l’Europe ou encore la Chine, «BOISmag » vous propose un tour d’horizon du commerce international du bois, fortement secoué. Décryptage.

« Une situation inédite », « c’est ahurissant », « je travaille dans la filière depuis plus de trente ans et je n’ai jamais vu ça », «des crises dans la filière bois, il y en a eu, et généralement elles se résolvent d’elles-mêmes en quelques mois. Là, ce n’est pas le cas…» Début 2020, l’arrivée de la Covid-19 bouleversait l’économie mondiale. Usines à l’arrêt, populations confinées, hôpitaux saturés, pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, la planète s’est immobilisée. La production de bois également, causant d’importants dégâts au sein de la filière. Manque de matière première, bateaux bloqués dans les ports, augmentation des taxes de fret, grèves dans les scieries, diminution des stocks… les conséquences de la pandémie sont aussi multiples que complexes à appréhender. «La hausse des prix du bois que nous connaissons depuis plusieurs mois est un phénomène qui résulte de nombreux paramètres, pas forcément liés entre eux, explique Pascal Fairier, P-DG du groupe Peltier Bois, spécialisé dans l’importation, le sciage et la distribution de bois et produits dérivés. La Covid-19 a été un déclencheur, puis un amplificateur de ce phénomène qui couvait déjà. »

Flambée des prix

De manière générale, cette hausse exponentielle des tarifs s’explique par un accroissement de la consommation mondiale de bois de l’ordre de 10% depuis un an, couplé à une fabrication moins importante dans les scieries, contraintes de fermer leurs portes pendant plusieurs mois et peinant aujourd’hui à rattraper leur retard. Résultat, la production au niveau international a chuté, créant un déséquilibre entre l’offre et la demande et entraînant une flambée des prix. «Depuis octobre 2020, on assiste à une augmentation colossale sur les produits importés avec, à la clé, une renégociation de tous les contrats fin 2020, souligne Patrick Faure, président de Henry Timber, expert en importation et négoce de bois. Sur certaines essences, les évolutions de prix sont importantes, voire exorbitantes, et cela continue d’aller crescendo!» Pour les professionnels de la filière, qui ne discutent plus les tarifs de peur de perdre un contrat ou de manquer de bois, cette situation devrait perdurer dans les prochains mois, «car les stocks sont très bas partout», indique Emmanuel Guillemette, président de Guillemette & Cie, spécialiste de l’importation, du stockage et de la distribution de bois écogérés.

Le Brésil fortement impacté

Si cette crise concerne « toutes les essences dans tous les pays de la planète », rappelle Pascal Fairier, il existe cependant des nuances selon les continents, à l’instar de l’Afrique qui semble pour une fois être moins impactée que le reste du monde. De l’autre côté de l’Atlantique, il en va différemment pour l’Amérique du Sud et pour le principal État consommateur et exportateur de bois, le Brésil, très touché par les conséquences de la Covid. «Au Brésil, la pandémie est arrivée par l’Amazonie début 2020 et, comme dans beaucoup de pays à l’époque, on l’a prise à la légère. Sauf que la Covid brésilienne était plus rapide et plus contagieuse que dans d’autres régions du monde et que l’Amazonie ne disposait pas d’infrastructures suffisantes, ce qui a abouti à une catastrophe sanitaire, déplore Emmanuel Guillemette. Pendant quatre mois, toute l’économie s’est figée. Les gens ne voulaient plus travailler et les exploitations ont fermé », conduisant à une baisse de 40% de la production pour l’année 2020 ! Après cet arrêt, tout le monde est retourné aux achats en même temps et, face au manque de bois, les prix ont fortement augmenté « avec des hausses jusqu’à 260 % sur certaines essences ». Aujourd’hui, la situation reste précaire. Le marché domestique accapare la production de bois, vendue sans tri préalable en termes de qualité. Les scieurs locaux préfèrent en effet diriger leurs produits vers le commerce intérieur plutôt que vers l’export, où des classements sont exigés. Le marché domestique manque toujours de bois, sachant que la production n’est pas revenue à son niveau d’avant la crise, et l’export n’est plus suffisamment approvisionné. Le problème est donc encore loin d’être réglé !

«Make America Great again»

Plus au nord, les marchés américain et canadien sont eux aussi en proie à de fortes tensions sur les prix et la ressource. Aux États-Unis, le boom de la construction et des mises en chantier voulu par Donald Trump a fait exploser la demande et, aujourd’hui, « les Américains font la pluie et le beau temps sur la distribution mondiale », assure Patrick Faure. Bois du Nord, d’Europe centrale, ipé du Brésil, bois asiatiques… depuis plusieurs mois, les États-Unis achètent très cher tout ce qui est disponible pour approvisionner leur marché intérieur, contribuant sérieusement à la hausse des cours. Sur le marché domestique, « les scieries ont vendu d’avance ce qui entre dans les séchoirs, et la hausse des prix concerne toutes les essences locales vendues sur le territoire américain ou exportées vers la Chine », précise Yves Samama, à la tête de la société Samboards, spécialisée dans l’importation de bois du Canada et des États-Unis.

La situation est similaire au Canada, qui connaît également une hausse des tarifs sur les principales essences, mais pour des raisons différentes: la crise sanitaire, couplée à une mauvaise météo, a fait chuter l’offre de bois. «Dans l’ouest du pays, il y a un décalage très important entre l’abattage et le sciage des grumes, poursuit Yves Samama. Après un ralentissement de l’activité au printemps dû à la Covid, un été très chaud a provoqué de nombreux incendies qui ont créé des barrières de feu rendant impossible la coupe des arbres. Puis les fortes quantités de neige tombées cet hiver ont encore compliqué les choses, réduisant fortement l’offre disponible. » Cette combinaison de phénomènes a généré une forte augmentation des prix du pin d’Oregon et du western red cedar « qui sont des essences uniques et non substituables ». De plus, face à la pénurie de séquoia Redwood aux États-Unis, les Américains se sont tournés vers le western red cedar, exerçant une pression supplémentaire sur des prix déjà très élevés.

L’Europe entre Covid et scolytes

Sur le Vieux Continent, le constat est le même. Des prix en hausse, des pénuries qui se profilent et une demande toujours plus importante en produits bois. En France, pour l’instant, les importateurs parviennent encore à se fournir pour approvisionner le marché local, «malgré quelques trous temporaires dans la raquette », énonce Patrick Faure. Néanmoins, des produits commencent à manquer chez les négociants « et les hausses de prix pour le bois de construction comme le lamellé-collé sont régulières et considérables », ajoute-t-il. Outre-Rhin et en Europe centrale, la crise des scolytes a aggravé celle de la Covid, avec des récoltes inférieures, des prix qui montent en flèche et des délais de livraison qui s’allongent. En Scandinavie, le temps très doux, qui a retardé la coupe en forêt, n’a pas arrangé une situation déjà complexe pour les bois du Nord. « On assiste à une hausse du coût des bois scandinaves depuis juin 2020, commente Thierry Bergerault, directeur général du groupe Rose, spécialisé dans la construction bois.

Cette augmentation est liée au report de contrats de certains acheteurs du fait de la Covid. Pendant ce temps, les Scandinaves ont revendu leur bois à d’autres pays, moins touchés par le virus. À cela vient s’ajouter l’accroissement de la demande américaine sur les produits résineux, qui tire encore les tarifs vers le haut. » Aujourd’hui, on manque de pin du Nord et la hausse des prix se poursuit. La Chine, revenue dans la partie, s’est remise aux achats, et le Royaume-Uni a eu tendance à suracheter fin 2020 pour se prémunir avant l’entrée en vigueur du Brexit; or « les scieries scandinaves n’ont jamais pu récupérer le retard pris en début d’année 2020 ».

L’Asie taxe le fret

En Asie enfin, la conjoncture est comparable, avec cependant une spécificité qui a de lourdes conséquences sur le commerce mondial. Outre l’augmentation des prix du bois – toutefois plus modérée que sur les autres continents – et les fermetures d’usines, ce sont surtout les taxes sur le fret, au départ des principaux ports d’exportation, qui ont été revues à la hausse. «En Asie, on a moins de soucis pour trouver des volumes. Cependant, l’export est moins conséquent car il y a moins de containers, explique Emmanuel Guillemette. Les taxes de fret international ont flambé, passant de 1 500 à 10 000 dollars par container! Ce qui représente un surcoût de 200 à 250 dollars par mètre cube. En conséquence, une partie du bois traditionnellement exporté depuis l’Asie vient maintenant d’Amérique du Sud, et il y a actuellement un mois d’attente pour obtenir un container en provenance d’Indonésie, de Malaisie ou de Singapour. » Si, aujourd’hui, les taxes de fret ont légèrement baissé (« autour de 7 000  euros par container », précise Patrick Faure), ces prix élevés devraient perdurer pendant encore longtemps. Sans compter que le retour de la Chine, grande consommatrice de bois, compliquera un peu plus la donne internationale, sachant que la Russie a mis fin à l’export de grumes dont l’empire du Milieu était fort demandeur. Face à cette crise mondiale, qu’en est-il de l’avenir du commerce du bois? Les prix vont-ils commencer à s’infléchir ou nous orientons-nous vers une augmentation durable, voire incontrôlable du coût de la matière première ? Les protagonistes de la filière, qu’ils aient souhaité ou non prendre la parole, s’accordent à dire que l’avenir est incertain, qu’ils manquent de visibilité, et qu’un retour à des prix plus raisonnables n’est, pour l’heure, toujours pas à l’ordre du jour. Adèle Cazier

Témoignages

La France doit limiter l’export des grumes « Une petite partie de la problématique que l’on vit en ce moment est que la France est l’un des derniers pays à ne pas mettre de limites à l’export de grumes. On n’a pas de quotas. C’est “open bar” ! Qui veut vient se servir en matière première non transformée. Si la matière première était davantage transformée dans l’Hexagone, il y aurait moins de fermetures de scieries, moins de déficit commercial et moins de manque en bois de construction ! » Pascal Fairier, P-DG de Peltier Bois. Le Brésil en quête de certification « On accuse souvent le Brésil de déforestation. Il faut toutefois rappeler que, aujourd’hui, de plus en plus de bois exportés vers l’Europe ou les États-Unis bénéficient de l’écocertification FSC. Celle-ci concerne désormais entre 50 % et 70 % des bois en provenance de l’État du Pará ; là où elle est mise en place, les forestiers sont très contents. En contrepartie, les volumes disponibles sont moindres, sachant qu’on ne peut pas sortir les mêmes quantités de bois d’une forêt écogérée. » Emmanuel Guillemette, dirigeant de Guillemette & Cie.